Une femme m'apparut
de Renée Vivien

critiqué par Eric Eliès, le 25 novembre 2023
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Un livre d'amour et de mort, à la poésie poignante et d'une profonde mélancolie
Renée Vivien, qui mourut en 1909 alors qu’elle n’était âgée que d’une trentaine d’années, est principalement connue pour sa poésie à la sensualité morbide, d’où émane une beauté langoureuse et douloureuse. Ce livre constitue son unique roman mais il se déploie comme un très long poème en prose. Dans ce roman explicitement lesbien, qui se nourrit de sa relation tumultueuse avec Nathalie Clifford Barney, Renée Vivien évoque la quête impossible d’un inaccessible Amour absolu. Les êtres et les choses (la nature, les lieux, etc.) semblent les symboles, spiritualisés à l'extrême, du paysage mental de l'auteure, qui ressasse une souffrance lancinante marquée par l’obsession de la mort.

Je ressentais jusqu'au fond de l'être la tristesse du printemps. Cette révolte des plantes jeunes contre la mort prochaine, cet effort inutile de la vie, m'oppressaient comme une souffrance.

Tous les actes nécessaires à la vie organique de l'individu ou de l'espèce (l'alimentation, la procréation, etc.) sont négligés ou condamnés. La vie elle-même prend une valeur négative à travers la célébration de l'automne, de la « merveilleuse tristesse des soirs de bruine », de la nuit et de la mort apaisante. A l’exception du seul personnage masculin, trop frustre et pétri de certitudes pour accéder à la mélancolie, les personnages du roman sont toutes des femmes qui vivent douloureusement, hantées par un idéal inaccessible de pureté et de spiritualité, qui exalte la virginité. Le roman, écrit à la première personne, n'est pas totalement dépourvu d'action mais son ressort est à la fois poétique et psychologique. L'écriture de Renée Vivien, grave et solennelle, a parfois des accents de déclamation prophétique, comme dans l'incipit du roman qui s'ouvre sur l’annonce faite à la narratrice de sa rencontre prochaine avec Lorély, une femme « très belle et très pâle » :

Par un soir indécis, l'Annonciatrice vint vers moi. Le visage de l'Annonciatrice était mystérieux et troublant comme celui du San Giovanni de Léonard. « J'ai pitié de toi, » me dit-elle « parce que tu n'as point encore souffert. » Je ne la comprenais qu'a demi. J'étais très jeune.

Lorély règne, dans un vaste atelier d'artiste, sur une cour de jeunes femmes amoureuses de sa beauté parfaite et mystérieuse. Mais Lorély convoite un amour Idéal inaccessible, et, avec une froideur cruelle, elle se refuse à ses prétendantes et se plaît à repousser leurs appels. La narratrice devient rapidement la confidente privilégiée de Lorély, avec qui elle se promène souvent dans les bois pour jouir de l'atmosphère automnale, mais Lorély lui refuse également son amour... Un jour, la narratrice rencontre Ione, une camarade d'enfance au caractère mélancolique, qui cherche elle aussi l'amour et qui, fascinée et émue par la piété confiante des gens simples, a choisi de se vouer à la Vierge. Invitée par Ione à prier avec elle, la narratrice réalise que, pour elle, la Vierge et Lorély se confondent. Lorély se montrant souvent cruelle, raillant les jeunes femmes qu’elle juge indignes de sa cour, la narratrice se met à songer que Lorély, par son attitude fantasque et indépendante, se comporte comme une disciple de Sappho exilée en ce siècle, dont elle ne respecte ni les conventions bourgeoises ni les croyances religieuses. La narratrice, comme les autres femmes, souffre d’être rejetée par Lorély et n’est apaisée que par la compagnie de Ione, qui a reçu la révélation de l'amour divin (la Vierge lui est apparue, lui promettant d'une voix douce la paix d'une mort prochaine...) et la supplie de se méfier de Lorély. Après la mort d’Ione, la narratrice voyage en Espagne puis retourne à Paris, où elle rencontre successivement deux femmes (Dagmar, une poétesse innocente et joyeuse, puis Eva, pieuse et sereine) qui incarnent son salut possible face à Lorély, qui l’a retrouvée pour lui enjoindre de renoncer au bonheur, méprisable face à la grandeur des larmes et à la souffrance de l'amour absolu. La narratrice devra alors procéder à un choix de vie et de mort, que je ne dévoilerai pas…

Renée Vivien fut surnommée la fille spirituelle de Charles Baudelaire mais c’est à Georges Rodenbach qu’elle me fait le plus songer, par la densité ténébreuse de son écriture évanescente et un peu précieuse, capable de se hisser vers le sublime mais également oppressante par sa morbidité lancinante. Les personnages sont toujours des artistes solitaires et hypersensibles, en marge de la société matérialiste et étreints par la souffrance d’un Absolu inaccessible. La lenteur du rythme, la religiosité latente d’un culte voué à la Beauté et l’atmosphère oppressante du récit sont pour moi fascinantes mais seront sans aucun doute rébarbatives pour un lecteur contemporain peu habitué à ce style.